Histoire

Le clocher

Petite (et tragique) histoire du clocher de Gouy ou Les tribulations d’une commune rurale

* Pour donner une idée de la valeur des sommes citées et faute d’une équivalence en euros, il faut savoir que la journée d’un terrassier, vers 1850, pour 12 à 15 heures de travail, lui était payée 1 F 50 et que l’inflation est très peu importante.

1775

À la suite de la requête des habitants faite à l’évêque d’Arras, celui-ci autorise la reconstruction de l’église (1). L’évêque visite celle-ci et constate, le 9 février 1775, « qu’elle se trouve trop petite et caduque sauf le chœur (…) indécente même. » Il la veut reconstruite « sauf le chœur avec des fonts baptismaux placés hors de la muraille et environnés d’une balustrade (…) avec – en plus des portes placées sur notre plan - seulement une porte du côté de l’intérieur, à l’endroit qui se trouve sous la tour, laquelle sera à demeure fermée pendant la tenue du service divin. Nous chargeons le curé de veiller à ce que les ossements qui pourraient être découverts soient décemment placés. » Elle sera reconstruite avec un clocher en 3 parties avec un bulbe prolongé d’une flèche. C’est pourquoi l’apparence actuelle de l’église diffère de celle du dessin des ducs de Croÿ vers 1605-1610, avec sa tour et son clocher à crochets.

1883

Un siècle plus tard, le 11 février 1883, le conseil municipal s’inquiète : « Le clocher menace de s’écrouler et il se trouve dans un tel état de dégradation qu’il en pourrait résulter de graves accidents ; il est urgent d’entreprendre de grands travaux de consolidation. …Les ressources ne le permettent pas, il y a lieu de pourvoir à un emprunt.» Or il faut bien songer à ce que tout passe par le préfet, et si l’on ajoute la mauvaise volonté aux tracasseries administratives, tout prend un temps fou…

Le conseil est obligé de rogner sur chaque dépense et utilise de l’argent prévu ailleurs pour commencer quelques travaux : « 215,72 francs prévus pour le terrassement du chemin du mont Coteau. »

Malheureusement, début mai 1883, 1e effondrement (2).

Le 10 mai, le conseil demande cette fois un gros emprunt. « L’écroulement du clocher a sérieusement endommagé l’Église, le pignon est tombé, les arches ont été dégradées et menace d’entraîner une partie de l’édifice, il y a urgence d’entreprendre dans le plus bref délai des travaux de restauration pour éviter un plus grand désastre et sauvegarder par une prompte résolution les intérêts de la commune déjà très compromis.

Les travaux reconnus indispensables et de première nécessité sont : 1er Fondation du nouveau clocher 2e Pignon de l’Église 3e Restauration des arches et des murs latéraux. Le devis s’élève à la somme de 10500 francs.

Attendu que le fait est notoirement connu de tous les membres du conseil et de tous les habitants que les ressources ne permettent pas d’entreprendre ces travaux, il faut un emprunt de 9600 francs remboursables en 12 annuités…Le conseil de Fabrique (= la paroisse) s’est engagé à voter annuellement sur ses ressources propres et pendant 10 années consécutives une somme annuelle de 200 francs pour les travaux. » Malheureusement, la paroisse ne pourra pas, faute de moyens, assurer cet engagement. Elle ne vit que de dons et de legs.

Le 3 juillet, le conseil redemande l’emprunt (intérêts 4%) et une aide du département et de l’état pour 2500 F. Et, l’emprunt s’avérant insuffisant, on en est à vendre « les bijoux de famille » ! « En conséquence les arbres croissant de Gouy à Bavincourt pourraient être vendus et plusieurs parcelles de terrain longeant certains chemins vicinaux et d’aucune utilité et de nul rapport. ». Ce sera 163 F !

1884

Le 22 mai 1884 (un an plus tard !), la commune a perçu une aide de 2500 F de l’état mais a toujours besoin de 8000 f d’emprunt sur 15 ans. Les petits travaux de maintien continuent de coûter : dans les 250 à 500 F.

Entretemps, les problèmes s’accumulent :

La commune, bien qu’ayant freiné des 4 fers, se voit dans l’obligation de transférer le cimetière. Les coûts s’additionnent : achat prévu à grand frais d’un terrain (qui lui sera finalement offert par M Leroy Bultel Hyacinthe, propriétaire demeurant à Gouy qui donne à la commune en toute propriété une pièce de terre d’une contenance de 23 ares 6 centiares à condition que ce terrain soit affecté à perpétuité à usage de cimetière.), clôture du nouveau cimetière, transfert des tombes…

De plus, le mur de l’ancien cimetière, côté mairie, s’écroule, 250 F minimum !

1885

En février, toujours pas d’emprunt. Le toit de l’église continue de s’abîmer. Il faudrait 2700 F en urgence. La Fabrique n’a que 36,15 F.

1886

300 F de travaux au clocher et achat de briques et pierres 200 F pour le clocher. En tout, 3637 F

Le 21 novembre, le conseil redemande l’autorisation d’un emprunt de 8000 F, sur 15 ans (à 15%)assorti d’une demande d’aide pour les 2500 francs qui manquent encore sur les 10500 F que coûtent les travaux. « Pour la reconstruction du pignon de l’église, la restauration des arches et des murs latéraux, la fondation d’un nouveau clocher. Les ressources sont complètement épuisées et la commune n’a pas encore de clocher malgré les instances pressantes des habitants »

1887

Le 15 mai, le conseil réitère sa demande d’emprunt aux mêmes conditions « pour répondre aux vœux des habitants, et demande que les travaux soient entrepris en 1888 » Entretemps, le coût de reconstruction passe à 1000 F de plus, soit 11500 F. L’aide demandée passe à 3500 F

1888

Le 17 juin, toujours rien, 600 F de dépenses prévues en petits travaux en attendant.

1889

En janvier, l’abbé Havet fait un legs de 1500 F à la Fabrique pour l’achat d’une cloche

Le 18 décembre, le conseil constate que le devis à payer se montera à 16800 F. Finalement, « une personne généreuse veut bien avancer immédiatement à la commune la somme de 14000 F remboursables sans intérêts en 15 annuités à partir de 1891 jusqu’à 1906. » Il s’agit en fait du maire lui-même, Eugène de Diesbach (qui prêtera régulièrement de l’argent sans intérêts à la commune, pour les travaux du clocher, des chemins ; il entretiendra d’ailleurs à ses frais aussi l’école du village, chauffage et fournitures comprises). Pour le comblement du déficit de 2800 Francs, le conseil demande une fois de plus l’aide du département et de l’état.

1890

L’année passe … Le 30 novembre, le conseil implore de nouveau le préfet de leur accorder le droit à l’emprunt qu’il demande depuis des années, emprunt sans intérêts, rappelons-le !

« L’assemblée, reconnaissant que la construction du clocher continue d’être le vœu unanime de la population,

que l’érection de ce monument est devenue indispensable attendu que les fondations sont établies à des profondeurs extraordinaires et qu’elles sont presque au niveau de la surface du sol,

que laisser plus longtemps les choses dans l’état actuel serait rendre inutiles les lourds sacrifices que la commune s’est déjà imposés pour cette onéreuse reconstruction,

vote un emprunt de 14000 francs qu’une personne généreuse veut bien offrir à la commune sans intérêts.

Avisant ensuite au moyen de rembourser cet emprunt en 15 annuités à partir de 1891,

elle vote à l’unanimité une imposition extraordinaire de 16 centimes (soit en tout environ 737 F)

Elle demande l’autorisation au préfet …de contracter cet emprunt dans un bref délai afin de pouvoir commencer les travaux au printemps prochain. »

1891

Le 7 juin, l’emprunt est enfin accepté, au bout de 8 ans !

Les travaux peuvent commencer.

1892

Les travaux continuent pour 5850 F en juin, auxquels s’ajoutent 150 F de travaux à l’église et 200 F pour l’achat d’une horloge mais le 13 novembre, enfin un petit instant de bonheur, M. Maurice Voisin fait don d’une horloge « avec tous ses accessoires en gage de bienveillante reconnaissance et de profonde gratitude pour le lieu de sa naissance. »

1893

En mai, le coût s’élèverait à 15716,25 F (devis) mais des fournitures et travaux supplémentaires se monteraient à 6044,56 F dont 620 F pour l’architecte.

Les travaux divers comprennent aussi une nouvelle flèche pour le clocher (261F), la livraison d’une girouette (80 F), la construction de 2 pilastres au clocher (180 F), le percement de 2 portes au clocher et le recouvrement de 2 autres (142,5 F)

« Rappel des dépenses :

Subvention de l’état 2000

Id du département 400

Id de la fabrique 400

Emprunt communal 14000

Total 16800

Dépense réelle 22838,85

Déficit de 6038,85, conséquence des travaux imprévus qu’il a fallu exécuter afin de donner au clocher une solidité suffisante. »

Ces travaux imprévus sont en partie « la maçonnerie faite au-dessus de la hauteur de 26 m qui avait été prévue et 2 jambes de force en raccordement avec le pignon de l’église, jambes de force non prévues au plan primitif ».

Ce dépassement de la somme prévue fait que la commune, qui ne veut pas imposer trop lourdement les habitants, se voit obligée de demander un nouvel emprunt de 5000 F sur 25 ans, ainsi qu’une subvention de du département de 1000 F.

En septembre, le Conseil Général, « considérant les sacrifices que la commune s’est imposés pour la réédification de son clocher » lui alloue 400 F, seulement…

Le conseil, cherche de toutes les façons possibles à grappiller, franc par franc, la somme manquante :

« 1-, Qu’eu égard au bon état des chemins et à la quantité de matériaux qui n’ont pas été employés cette année, il peut être déduit des fonds affectés aux chemins une somme de 200 F

2- qu’on peut attendre à 1895 pour les travaux d’appropriation du nouveau cimetière : 200 F

3- que l’installation de l’horloge communale, 200 F, peut attendre 1895. »

Le 11 décembre, l’emprunt de 5000 F à la Caisse des Dépôts et Consignations est quand même accepté.

1894

En mai, le conseil prévoit 50 F pour la pose de l’horloge et 250 F pour l’aménagement du chemin autour du clocher.

1895

  1. : en février, le mur du cimetière, côté route cette fois, s’effondre en partie et doit de toute façon être réaligné : nouvelle demande de secours « attendu que la construction de ce mur nécessite une dépense de 600 F et que la commune, déjà bien grevée, devra seule la supporter, le conseil prie M. le Préfet de vouloir bien accorder à cet effet un secours le plus large possible. »

1896

Enfin, une année sans problème après 12 ans passés à se battre, mais la fatalité est seulement en train de reprendre son souffle…

1897

En mai, 2e effondrement partiel ! (3)

« Semblables faits se sont produits dans les mêmes conditions, à la suite de la réédification du clocher, la flèche, nouvellement placée s’est cassée par la force d’un ouragan, et en tombant, a défoncé la toiture en plusieurs endroits 339 F. »

La commune doit aussi cette année-là rembourser M Eugène de Diesbach pour ce qu’il a payé pour l’installation du nouveau cimetière : 875 F pour l’appropriation du nouveau cimetière, savoir

30 journées d’ouvriers pour nivellement du nouveau cimetière à 1,50 F 45 F

35 m3 de maçonnerie de briques tout compris à 16 F 560 F

450 Kg de grillage et porte à 0,60 F 270 F

De tout ceci, il résulte donc que la commune doit à M. Le Comte une somme totale de 1490 F. »

1920

En août, la commune entame les réparations de deux vitraux de l’église : une bombe, pendant la guerre, en a détruit 2 (4). Le maire passe un marché M. Houille, peintre vitrier à Beauvais. (2295 F, ouverture d’un crédit à titre d’avance sur les dommages de guerre)

1925

Le sort s’acharne : dans la nuit du 25 en novembre, le clocher est foudroyé (5). Un énorme incendie se déclare, la flèche surmontée d’un élégant clocher en 3 parties (bulbe étiré, tourelle carrée, fine flèche) ne sera pas reconstruite. La commune n’en peut plus, d’autant que la guerre a appauvri la population. En plus de ceux de Gouy, les pompiers d’Arras, de Wanquetin, de Bavincourt devront intervenir. L’eau manque vite, et les habitants feront la chaîne avec des seaux, depuis les « flos » (mares) des fermes.

Le conseil versera 150 F de remerciements à chaque société de Pompiers.

La cloche fondit dans l’incendie. La nouvelle cloche, unique mais assez grosse, porte l’inscription suivante :

« A la plus grande gloire de Dieu et de la bienheureuse Vierge Marie.

Je remplace ma sœur Jeanne, offerte en 1891 par Messieurs Jean-Bste et Louis Havet et Madame Catherine Havet, détruite dans l’incendie du clocher le 25 novembre 1925.

Je suis rétablie par l’intervention de Mr Ferdinand Havet.

Je me nomme Jeanne Sophie Marie Louise J’ai pour parrains Monsieur et Mme Ferdinand Havet Baudrin.

Le curé de la paroisse Monsieur Paul Moncomble » Fonderie de cloches C. Wauthy à Douai (Nord)

1926

Le 21 janvier, l’assurance verse 35735,85 F d’indemnité

En juin, le devis est fait pour les travaux en ciment de fermeture du clocher, 866,30 F

En juillet, « M. Havet Ferdinand, fidèle à une vieille tradition de famille, offre une somme de 3000 F pour l’acquisition d’une cloche. »

En octobre, la société musicale de Gouy présente un concert et M Dingreville François, trésorier, offre à la commune les 700 F de recette, destinés à la réparation de l’horloge. (Devis prévu 2477,68 F)

Le 2 octobre, le conseil constate que les ressources ne seront pas suffisantes pour terminer les travaux de réparation du clocher. Or la commune possède des créances de guerre dont les titres sont détenus par le receveur municipal. Ces créances s’élèvent à 19340,15 F. Le conseil décide de demander le remboursement de cette somme pour terminer la réparation.

Le 16 octobre, le devis estimatif du plancher en ciment armé devant supporter la cloche est de 4800 F, plus 240 F d’honoraires à l’architecte.

1927

En mars, les crédits étant jugés insuffisants « pour terminer nombre de travaux de détails, le conseil autorise le maire à utiliser les crédits du budget primitif 1927. »

Le 10 septembre, M. Marc Cuvillier, charpentier à Simencourt remet 4 mémoires de travaux exécutés au clocher, établis par M. Henri, architecte à Arras et se montant à :

1- 1454,08 F

2- 1575 F

3- 1327,49 F

4- 1564,46 F

Le conseil paiera au moyen des dommages de guerre dus à la commune.

1928

Le 5 septembre, la commune doit toucher de la préfecture un crédit de 6296, 74 F prévu pour la restauration du clocher.

Finalement, l’église se présentera avec un clocher arasé, sans flèche, tel que nous le connaissons aujourd’hui !

Danièle D’Hollander

Le Gisant de Marbre

Le gisant en marbre blanc de Gouy en Artois

Jacques Etienne Benoist de Laumont

Sculpture d’Albert Bartholomé

 

Qui était Jacques Etienne Benoist de Laumont ?

Il est né à Paris le 26 octobre 1891 (erreur sur sa fiche militaire de décès où figure le 26 août) et mourut à 23 ans au combat à Agny le 25 septembre 1915 lors de ce qu’on a appelé la 3ème bataille d’Arras. Il était sergent au 66ème Régiment d’Infanterie du 10ème Corps d’Armée. Il fut cité à l’Ordre de l’Armée.

Sa famille, originaire du Hainaut, anoblie par Louis XVIII, prit le nom d’une de ses propriétés près de Sommaing. Un de ses ancêtres fut maire de Valenciennes et député (au XIXème siècle), un autre fut l’un des fondateurs des « Petits Frères des Pauvres ».

Il était l’unique garçon de Marie Henriette Bernard de Sassenay (1855-1930) et du baron Aymar Benoist de Laumont (1842-1915), chef d’escadron de cavalerie en retraite. De ses 3 sœurs, l’une était morte enfant. La lignée s’éteint donc avec lui. Son père, effondré, ne lui succédera que de 5 jours.

Pourquoi est-il enterré à Gouy ?

Dans cet enfer qu’était la bataille d’Arras, déjà commencée à la fin du printemps et s’amplifiant depuis août, les soldats sentaient que des heures décisives étaient venues : ils avaient été sermonnés par leurs officiers. Connaissant déjà les hécatombes du Hartmannswillerkopf en Alsace (surnommé Viel Armand ou « Montagne de la mort » par les poilus) et les gazages d’Ypres, les soldats du 66e, entre autres, avaient pris la mesure de ce qui les attendait.

Le 24 septembre, la veille de l’assaut, Jacques Etienne écrit à sa sœur Anne de Laumont :

« Ma chère petite Amie,

Je t'écris cette lettre à tout hasard ; demain matin, à l'aube, vers les 3h 1/4, nous partons à la charge : c'est la grande, peut-être la victorieuse offensive, comme nous l'espérons tous, comme nous en sommes tous surs ; nous devons percer et nous percerons, si ce n'est pas ici, c'est à côté que cela aura lieu. Or, le 66e a l'honneur d'attaquer et le 1er bataillon en tête (le mien) ; je suis fier que le général nous ait jugés dignes de cet effort. Le sort est aveugle et peut me frapper, comme il peut m'épargner ; tu peux être certaine que, dans l'un comme dans l'autre cas, je ferai mon devoir, tout mon devoir. Si je suis tué, annonce-le à maman et à papa avec de grands ménagements ; ma seule douleur, mon seul regret est que sa mort puisse vous faire de la peine à vous tous que j'aime tant ; mais pourquoi pleurer, nous nous retrouverons un jour tous ensemble, un peu plus tôt, un peu plus tard. Et puis, n'est-ce pas la plus belle mort qui soit au monde, une mort utile, une mort pour un but, pour une idée, pour un idéal. Et dans le siècle médiocre où nous sommes, cela fait du bien de se dire : « Eh bien, moi, j'aurai au moins servi à quelque chose et j'aurai la mort qui me plaît le plus. » Je veux être enterré là où je serai tombé. Je ne veux pas être enfermé dans un cimetière où l'on étouffe. Je serai mieux et plus à ma place de soldat dans la terre de France, dans un de ces beaux champs pour lesquels je donnerai ma vie avec joie, je vous le jure. Cette lettre te parviendrait seulement dans le cas où il me serait arrivé malheur. Je vous embrasse tous qui êtes si bons pour moi et que j'aime du plus profond de mon cœur.

  1. Le texte en gras figure sur sa tombe. (Cette lettre figure dans le livre de l’historien Jacques Benoist-Méchin « Ce qui demeure, Lettres de soldats tombés au champ d'»).

Il court dans le village une rumeur selon laquelle il aurait été enterré à Gouy parce qu’il était fiancé à une demoiselle du château. Après vérification auprès des familles concernées, il n’en est rien, - malheureusement pour le romantisme ! -. Nous en aurons une seconde preuve ensuite.

Le 66ème Régiment d’Infanterie

Lors de la Guerre 14-18, il part de la garnison de Tours, le 5 août 1914. Les généraux français, contrairement aux allemands, déplaçaient sans cesse les unités, ce qui devait fatiguer les hommes à l’extrême et le régiment participe aux batailles de la Marne (automne 1914), de l’Yser (de la fin de l’automne au début de l’été 1915) où les soldats subissent les terribles effets des premières attaques au gaz, la tristement fameuse « ypérite ».

« Des hommes se roulaient à terre, convulsés, toussant, vomissant, crachant le sang. La panique était extrême. Nous étouffions dans un brouillard de chlore. D’un bout de l’horizon à l’autre, le ciel était opaque, d’un vert étrange et sinistre.» (Docteur Octave Béliard, médecin major au régiment).

Avant que ce régiment soit envoyé dans les Flandres à nouveau puis à Verdun au Chemin des Dames etc. -de tous les combats -, nous le retrouvons en Artois pour la 3ème bataille d’Arras.

La troisième offensive de l’Artois

La stratégie consistait à occuper l’ennemi par une attaque « secondaire » en Artois pour engager le combat principal en Champagne. L’objectif local est de rompre le front en direction de Souchez et aux alentours.

Dès le 19 septembre, l’artillerie arrose les lignes adverses de façon continue de façon à détruire les barbelés et les retranchements. Les soldats assourdis des jours durant par les tirs des deux côtés sont épuisés et gelés. Le temps est très froid, la pluie depuis des jours tombe de plus en plus, le terrain est glissant ; le temps devient tellement mauvais que l’assaut a failli être reporté.

Les soldats, alignés comme à la parade (témoignage d’un soldat du 66ème), avec en tête de leur secteur, le 1er bataillon du 66ème RI – celui de Jacques Etienne - et le 2ème bataillon, montent la pente à l’assaut. Malheureusement, la préparation d’artillerie a été inefficace contre un ennemi très bien retranché : les barbelés sont intacts – ils ne franchiront même pas la 3ème ligne – et les Allemands équipés eux de mitrailleuses, fauchent tout le monde ligne après ligne. Le bilan sera terrible. 2500 Français tués sur un espace, rappelons-le, très limité. Les pertes allemandes seront identiques car le commandement français ne veut pas lâcher prise ; nous en sommes au début des « offensives » type Nivelle, tristement célèbres.

Dans cette zone restreinte, reste actuellement dans la terre, plus de 1200 corps, les « disparus » jamais retrouvés. Et cela ne prend en compte que les Français.

Voici l’endroit exact, à Agny, où se trouvait la « redoute du Chat Maigre » que Jacques Etienne devait conquérir, et ce qu’il aura vu probablement juste à la fin de sa vie (vue dans l’autre sens, vers Arras) :

« Le chemin du Chat Maigre fait une courbe tangentielle à la voie ferrée…Enfin au-delà de cette voie se trouve une tranchée … organisée le long d’un déblai d’abord puis ensuite le long d’un remblais de la voie ferrée. Il faudra …s’emparer des tranchées et …couper les boyaux de communication» (Ordre d’attaque du Colonel)

À Agny, ce terrain est resté intact depuis la 1ère guerre ; la commune a finalement réalisé un mémorial pour le 135ème, inauguré fin 2005.

NB : Remarquez le vandalisme (de plus une décharge sauvage importante a lieu à côté du site !)

L’attaque et ses suites

Comme nous pouvons le lire dans le journal de marche du 66ème RI : attaque à 12h25 …les barbelés sont bouleversés et soulevés mais aucune brèche…un énorme réseau...plaquée par les mitrailleuses prenant en enfilade…ne peut faire un geste ni même creuser …tir en enfilade de front et de flanc…3 vagues successives sans progrès dès 50 m de sérieuses pertes

Situation très critique…perte des officiers et de plusieurs gradés…à la crête une forteresse presque insurmontable…créneaux à ras du sol…mitrailleuses multiples…situation précaire…compagnies terrées ne bougent pas jusqu’à la nuit.

Les pertes du 66ème sont énormes en quelques heures : pour les Officiers : tués 7, blessés 15, disparus 2. Pour la Troupe : Tués 90, blessés 362, disparus 554.

Le général écrit au colonel : « Le 66ème s’est une fois de plus montré digne de son passé. » À quel prix !

Toujours d’après le Journal de Marche, le 66ème, relevé, marche dans la nuit, aussitôt après l’attaque, jusqu’à Gouy (le village a beaucoup servi à des arrêts momentanés de troupe, m’a-t-on dit) où il arrive à 2h du matin. Le régiment cantonne du 26 au 30 septembre puis repart pour L’Arbret d’où le train l’emportera vers d’autres hécatombes.

Et c’est ainsi qu’ayant respecté la volonté de Jacques Etienne, ses camarades, l’ont ramené dans les lignes, puis l’ont emporté vers le premier endroit sûr, celui de leur premier repos. Il était impossible de le laisser avant.

La sculpture et le sculpteur

Début 1918, la maman de Jacques Etienne demanda au sculpteur Albert Bartholomé, - il est très célèbre et c’est un ami de la famille -, une sculpture pour la tombe de son fils. De plus, elle représente vraiment le visage de Jacques Etienne. Ce que l’on ne sait guère : c’est que cette statue en marbre blanc est l’original, elle est d’ailleurs signée !

Elle figurera sous le titre « Mort d’un Soldat » à l’Exposition au profit des œuvres de guerre de la Société des artistes français et de la société nationale des Beaux-Arts qui se tient au Petit Palais à Paris en mai et juin 1918 (n° 637 du catalogue). Cette ’exposition attirera dès les premiers jours plus de 100 000 visiteurs.

Le sculpteur réutilisera ce gisant, mais cette fois non-signée et en calcaire, pour orner le monument aux morts de Crépy en Valois (monument qu’il réalisa bénévolement malgré son coût important). On peut admirer à Crépy une autre statue dédiée à sa femme, morte jeune

Paul Albert Bartholomé (1848-1928) est d’abord peintre. Il est, entre autres, l’ami intime de Degas qui lui conseillera la sculpture, l’ami de Rodin aussi.

Un peu dans l’ombre de nos jours, il n’est pas seulement l’auteur de sculptures de monuments aux morts de grandes villes mais il est un artiste renommé (une salle lui est réservée au Musée d’Orsey). Ses œuvres sont exposées partout dans le monde (Louvres, Musée Royal de Bruxelles, New York, Hermitage à Saint Petersbourg, Musée Victoria en Australie parmi les musées les plus célèbres).

Pendant plus de dix ans, il a travaillé́ à un grand projet universel, dédié́ à tous les morts, à une époque où̀ la sculpture funéraire était un genre apprécié́ et reconnu. Le monument sera mis en place au cimetière du Père-Lachaise devant un public venu en foule le jour de la Toussaint de 1899.

- À M Marc de Saint Meleuc, généalogiste, pour avoir retrouvé la généalogie et les descendants de la famille de de Jacques Etienne.

- Aux petits neveux et nièces de Jacques Etienne Benoist de Beaumont, pour m’avoir gentiment répondu et fourni des renseignements sur la famille.

- Et surtout à M Christian Cappon, auteur d’un livre « Wailly lez Arras – Souviens-Toi » et bientôt d’un livre sur la « bataille du Moulin de Ficheux » qui s’est déroulée juste à côté, en même temps que l’assaut sur la redoute du Chat Maigre. Christian m’a fourni des renseignements et des documents qui m’ont permis d’avancer dans mes recherches et m’a guidée sur le terrain même, en m’expliquant le déroulement des opérations.

DANIELE D’HOLLANDER (14/01/2012)